mardi 17 avril 2007

Le caudillo et le libertaire


En brandissant le 20 septembre 2006 à la tribune de l'ONU un exemplaire du livre de Chomsky, Hegemony and survival, Hugo Chavez créait l'événement. Certes, ce n'était pas le premier coup d'éclat du président vénézuélien et chef autoproclamé d'une révolution bolivarienne aux contours encore bien flous. Mais ce coup sortait de l'ordinaire: le livre grimpait subitement à la première place des ventes d'Amazone et son auteur se voyait assailli par des milliers de courriels. On peut toujours se féliciter du regain, même ponctuel, de la popularité du Noam Chomsky et de ses prises de position critiques à l'égard de l'impérialisme états-unien dans son propre pays - provoqué par l'hommage qui lui a été rendu en cette occasion. Venant de la part d'un personnage comme Hugo Chavez -dont le prestige révolutionnaire acquis ces dernières années est en grande partie redevable à la flambée du prix du pétrole, et qui s'affiche volontiers aux côtés de la vierge Marie devant ses concitoyens qui viennent de le réélire triomphalement, un tel hommage est cependant d'un goût plutôt douteux. Hugo Chavez a d'ailleurs cru bon de préciser qu'il regrettait de ne pas avoir connu l'auteur du livre lorsqu'il était encore en vie. Cette gaffe, au-delà de l'anecdote, me semble emblématique des rapports ambigus qui se sont établis depuis longtemps entre Chomsky et ceux qui invoquent ses prises de position politiques, tout en ignorant, ou faisant semblant d'ignorer, en méprisant voire en combattant par ailleurs, les idées et les principes avancés par le linguiste nord américain. Cela fait déjà un bon moment que l'on assiste à une instrumentalisation tous azimuts de Chomsky dont la position éthique, les références idéologiques et la démarche politique sont à mille lieues sinon à l'opposé des références idéologiques et des démarches politiques de nombre de ceux qui s'en réclament.

Pour s'en rendre compte il suffit d'ouvrir un de ses livres. Prenons le dernier paru en français, le troisième volume de Comprendre le pouvoir, qui vient d'être édité par Aden à Bruxelles. Le ton est donné dès le premier chapitre intitulé « L'intelligentsia capitaliste-léniniste » où il expose sa vision du socialisme libertaire en rappelant la justesse des prévisions de Bakounine et en procédant à une critique cinglante de ceux qui aspirent à devenir les « managers de la société » au nom de l'intelligence de la situation dont ils s'estiment les dépositaires. « Ce sont les mêmes brutes communistes, les brutes staliniennes d'il y a deux ans, qui dirigent maintenant des banques » et qui sont « les acteurs enthousiastes de l'économie de marché », écrivait-il à propos du pays issu du « coup d'État bolchevique d'octobre 1917 », coup d'État responsable à ses yeux de l'élimination des structures socialistes émergentes en Russie. Ce n'est pas la nature des gens qui explique cette évolution, mais le fait que ceux qui ne jouent pas le jeu sont rejetés, tandis que ceux qui le jouent s'en sortent, poursuit Chomsky. « Ceux qui sont impitoyables, brutaux et assez endurcis pour prendre le pouvoir sont ceux qui survivront. Ceux qui essaient de s'associer à des organisations populaires et d'aider la population à s'organiser elle-même, ceux qui assistent les mouvements populaires de cette façon ne pourront simplement pas survivre dans de telles situations de pouvoir concentré. » (pp. 7-1 1).

Faut-il préciser que, si Chomsky se situe résolument dans la deuxième catégorie, nombre des marxistes (léninistes), des populistes et des politiciens se réclamant du développement durable qui l'invoquent et s'emparent de certains de ses arguments sont davantage préoccupés par la prise du pouvoir, son exercice et sa conservation que par l'aide à apporter à la population pour s’organiser elle-même ?

Si tant de personnes épousant des convictions politiques aussi diverses sinon antagonistes peuvent se réclamer avec une telle nonchalance des déclarations de Chomsky, c'est aussi parce qu'elles se prêtent à cela, ou parce que leur auteur ne fait rien pour les en dissuader. Jusqu'à un certain point, cette objection est justifiée par la relative discrétion observée par le linguiste nord-américain à propos par exemple de l'autoritarisme rampant des sandinistes au pouvoir dans les années 1980 au Nicaragua, et surtout de la dictature castriste à Cuba depuis plusieurs décennies. En effet, parmi les victimes de cette dernière, on trouve des personnes qui ont beaucoup de points communs avec les militants anti-impérialistes et procubains du reste de l'Amérique latine, libertaires compris. Certes regrettable, parfois condamnable, cette discrétion n'est pas moins la conséquence inévitable de la démarche critique de Chomsky dans ce qu'elle comporte de plus original et de plus estimable sur le plan éthique par les temps qui courent. En effet, Chomsky s'engage contre les injustices propres au monde dont il est issu et dont il est partie prenante: les États-Unis d'Amérique. Il dénonce les injustices qui prévalent dans ce pays et, par conséquent, également les injustices générées par ce pays à l'échelle de la planète. Avec une persévérance parfois déconcertante, il se tient à cette ligne, ce qui le conduit à faire passer à l'arrière-plan les considérations idéologiques et à établir une sorte de graduation parmi les injustices dénoncées selon le degré de dangerosité des cibles de la critique. S'agissant d'un Chavez, par exemple, il se refuse d'épiloguer sur ses frasques ou dérives à venir et préfère rappeler l'implication des USA dans la récente tentative de coup d'État au Venezuela et l'épisode de l'essence vendue moins cher aux habitants des quartiers pauvres nord-américains laissés pour compte à la suite du geste généreux du caudillo vénézuélien. Il agit ainsi par souci non seulement d'efficacité, mais aussi et surtout pour être conséquent avec lui-même et avec la ligne de conduite qu'il s'est fixée. Et force est de constater que l'écart est énorme entre, d'une part, les dégâts causés en Amérique du Sud par la puissance des USA, relayée sur place par une bourgeoisie particulièrement arrogante, et, d'autre part, le danger que peut représenter l'accès au pouvoir de populistes parfois non moins arrogants et cyniques.

Précisons enfin, si besoin est, que ceux qui reprennent les arguments de Chomsky contre l'impérialisme yankee se montrent plus réticents, par commodité ou par opportunisme, lorsqu'il s'agit de dénoncer les formes de domination propres aux pays où ils se trouvent. De ce point de vue aussi, indépendamment des divergences idéologiques, ils se situent aux antipodes de la démarche de Chomsky.

7 commentaires:

niknewvitch a dit…

Le fait que Chavez le croie mort en ajoute au coté spontanéité de l'annectdote , peut être que Chavez a tout simplement été séduit par le bouquin de Chomsky? En tous cas celà me semble plutôt de bonna augure, qu'un leader politique , quel qu'il soit , s'intéresse à des auteurs comme chomsky me rassure sur le prochain tome de "l'incroyable histoire de l'humanité". Qui sait finalement , ce ne sera peut être pas le dernier ?

Alain a dit…

Est ce que Chomsky appartient aux seuls libertaires?

Je ne vois pas pourquoi seuls les libertaires (ou ceux qui se proclament ainsi) seraient autorisés à se référer à Chomsky ou tout autre auteur libertaire. Quel est donc le but de cet article? Nous apprendre que Chavez n'est pas libertaire? Merci mais tout le monde le sait et lui même ne se prétend pas tel.

Si seuls les libertaires convaincus sont autorisés à lire les écrits libertaires, les idées libertaires ne sont pas prêt de se répandre!

Alain

Yves Glasser a dit…

Il me semble que vous être fort injuste avec Hugo Chavez, et que cette injustice résulte de ce qu'en raison de votre désaccord politique avec Chavez (vous en avez bien sûr le droit), vous reproduisez, par méconnaissance, des critiques de droite qui sont fausses.

Vous le qualifiez de "Caudillo", terme utilisé, en espagnol, pour désigner le sanglant dictateur d'extrême droite Franco. Pensez-vous vraiment qu'il y a quelque rapport entre Franco et un chef politique de gauche comme Chavez, sous le gouvernement duquel personne, je dis bien personne, n'a été attaqué par l'Etat pour ses idées ? Contrairement à un caudillo, Chavez n'est pas un "chef autoproclamé", mais un président élu au suffrage universel lors de scrutins réguliers et transparents.

La révolution bolivarienne possède des contours certes "flous" puisqu'elle est en cours, mais moins qu'on ne le dit. Il s'agit très simplement de deux choses. Premièrement, mener une politique en faveur de l'immense majorité des pauvres, qui leur donne des moyens pour vivre décemment : ce sont tous les nouveaux services publics nommés "missions" qui, dans les quartiers populaires, distribuent soins et éducation gratuitement et vendent des aliments de base à bas prix. Deuxièmement, il s'agit d'inciter les gens à s'organiser par eux-mêmes en dehors du cadre de l'Etat, afin qu'ils possèdent un pouvoir politique réel contre des élus peu fiables et contre une administration souvent corrompue (c'est aussi contre la pourriture des structures politiques que Chavez s'est fait élire). C'est la fameuse « démocratie participative » dont le PS a repris le nom mais pas l'idée. Les « cercles bolivariens » et d'autres organisations autonomes par rapport aux partis ont ainsi été créés pour participer à la création, au contrôle et à l'exécution de la gestion publique. Par exemple, si les gens ont besoin d'une école ou d'un tracteur, ils soumettent leur projet à l'Etat, et reçoivent directement l'argent ou le prêt nécessaire, sans passer par l'administration locale. Mais ils n’ont rien sans s’organiser pour.

Ainsi, le "prestige révolutionnaire acquis ces dernières années" que vous reconnaissez avec justice à Chavez n'est pas "en grande partie redevable à la flambée du prix du pétrole", mais à des réalisations remarquables. D'ailleurs, il faut savoir que sans Chavez, le pétrole vénézuélien aurait certainement été privatisé, et ne profiterait pas à ses habitants, et qu'avant Chavez, il était complaisamment vendu aux USA en-dessous de son prix de production pour emmerder l'OPEP. En outre, il faut bien voire que c'est clairement une critique de droite que de reprocher à un Etat ses dépenses sociales. Le but de Chavez n’est pas de claquer l’argent du pétrole, mais de l’utiliser pour favoriser le développement de l’agriculture, afin de rendre leur souveraineté alimentaire aux Vénézuéliens, seule solution pour enrayer la pauvreté du pays.

Tous ces points me semblent très proches d’un certain programme antilibéral défendu par un certain José Bové pour qui je vais bientôt voter.

Il est vrai que, comme beaucoup de révolutionnaires sud-américains, Chavez "s'affiche volontiers aux côtés de la vierge Marie". Personnellement, je suis devenu plus tolérant avec les croyants, depuis que mes concitoyens s'indignent que certaines collégiennes s'affichent avec un voile.


Quant aux "frasques" de Chavez, on aimerait savoir lesquelles et quelle est leur gravité. Ses "dérives à venir" n'ont donc pas encore eu lieu, je suis content que vous le reconnaissiez. Je pense qu’un tel pronostic est très peu probable : oui, la révolution bolivarienne va en se radicalisant, mais il n'y a pour l'instant aucune "dérive" en vue ; au contraire, le gouvernement de Chavez porte un soin scrupuleux à respecter la légalité. Un seul exemple : les juges suprêmes du pays ont déclaré non coupables les putschistes de 2002. Ils sont libres. Imaginez-vous un chef d'Etat français qui ne demande pas à la justice d'être aux ordres ?

P.S. : Je vous recommande les articles publiés sur RISAL. (http://risal.collectifs.net/sommaire.php3)

Rakshasa a dit…

Il ne semble pas que tel soit le propos du texte, l'autorisation ou pas de lecture...d'ailleurs qui pourrait donner ou non ces autorisations ? Qui ?
Par contre, que des individus populistes du plus pur jus autoritaire fassent référence à des écrits libertaires, cela vaut la peine d'être relevé, ne serait-ce que pour attirer l'attention sur l'entourloupe. Dans le même ordre d'idée, on peut s'interroger sur les soi-disantes aspirations libertaires déclarées des trotskautoritaires d'une boutique politique française bien connue (trop !).
A contrario du post précédent, je me demande si l'on est encore autorisé à relever les contradictions dans la démarche des gens de pouvoir (mais bon, toujours l'absurde de ce genre de question, c'est de savoir qui autorise ou pas ? Qui ?). Néanmoins, à en entendre certainEs, il faudrait mieux la tasser...à l'image de ce qui se passe sur un site coco agenouillé aux pieds des Castro et autres staliniens.

Alain a dit…

Ma question se voulait ironique ce que n'a, semble-t-il, pas compris l'auteur du post précédent. En effet, la question dans une telle démarche, est de dire Qui est habilité à juger, à décider qui est populiste, qui est troskiste, ou qui est libertaire? Répondre à cette question reviendrait à créer une autorité habilitée à juger, ce qui ne serait pas très libertaire dans l'esprist.

Pour revenir à cet article, il me semble (je précise que je ne l'ai pas lu) que le sujet du livre est la critique de l'impérialisme américain. Je ne vois pas de contradiction à ce que des communistes, des troskystes , des altermondialistes, des péquins lamda puisse ce référer à ce livre même s'ils ne partagent pas la philosophie libertaire de son auteur.

Anonyme a dit…

JUGEONS L'ARBRE à SES FRUITS !
et mettons notre énergie dans des actions qui ont un sens ici et maintenant : dominations, autonomie...

gaia a dit…

erreur : anonyme c'était moi !